Notre débat du 23 octobre 2006 autour
de Luce Janin-Devillars.
Je vous propose de prendre un peu de recul pour essayer de comprendre comment l'homoparentalité est devenue…aujourd’hui… possible.
L'homoparentalité n'a pas été, dans un premier temps, une revendication des homosexuels
Dès 1968, ce qui émerge, en France, est une revendication de visibilité des homosexuels : ils veulent qu'on reconnaisse leur choix sexuel.
Ce faisant, ils vont s'inscrire dans le mouvement de revendication des femmes qui demandent :
- la liberté sexuelle
- la possibilité de choisir d'avoir des enfants ou non
- la possibilité de porter ces enfants au moment de leur choix (en dépit de la contraception qui existe alors depuis 1962, il subsiste encore des barrières morales, des interdits qui s'opposent à ce droit)
- la possibilité d'avoir des enfants en dehors du mariage, du concubinage et même du couple.
Dans la foulée des événements de 68, le mariage est devenu un concept dit « bourgeois » parce que qu'il renvoie à une organisation du monde fondée sur un ordre "paternaliste", porteur de limites et d'empêchements que certaines femmes récusent.
Tout ce qui renvoie au père, tout ce qui a été, historiquement, conçu par les hommes serait devenu mauvais ou, en tous cas, contestable.
C'est donc le déclin du père et de l'autorité paternelle qui vont faire le lit de nouvelles exigences où la revendication homoparentale se fraie un chemin. Dans ce combat, ce ne sont pas les homosexuels des deux sexes qui initient le mouvement, ce sont les femmes !
Les homosexuels de sexe masculin, les gays suivent le mouvement de loin. Ils posent sur celui-ci le même regard que les hétéros : « Qu'est-ce que c'est que ces histoires de bonnes femmes ? Qu'est-ce qu'elles veulent ? »
Dans le même temps, des avancées médicales, en terme de procréation, vont contribuer à construire ce qui deviendra la revendication homoparentale :
- au milieu des années 70 : les inséminations artificielles (IA) sont encore réservées aux couples mariés
- 1973 : ces couples vont pouvoir faire appel à un donneur anonyme. Pour réguler la procédure, le premier CECOS (Centre de de Régulation et de Conservation du Sperme) est ouvert
- 1978 : arrivée de la FIV (fécondation in vitro) ou "BB-éprouvette".
A partir de cette date, l'éthique de la conception commence à se compliquer parce que la FIV nécessite une stimulation ovarienne qui entraîne l'apparition d'embryons "surnuméraires". Que faire de ces embryons en plus, à partir de quand la notion de personne est-elle posée, que va-t-on en faire ?
La loi Neuwirth sur la contraception en 1962, même si elle n’a été appliquée qu’après de longs débats, ne pose pas les mêmes questions que la FIV.
Entre une muqueuse intra-utérine qui ne permet pas la nidification et des embryons supplémentaires, il y a une différence. A la question « un embryon est-il déjà un être ? » Nul ne trouve vraiment de réponse.
En 1985, on décide donc de les congeler; ce qui laissera du temps pour réfléchir ...
QUE DISENT CES PRATIQUES ?
- Elles racontent que les femmes n'ont plus besoin d'un homme pour faire un enfant.
- Qu'on peut concevoir un bébé avec son médecin.
- Elles introduisent la médicalisation du lien de filiation.
- Le désir d'enfant n'est plus, de prime abord, un projet personnel; il est pris dans la médecine et dans la loi.
Si une femme désire un enfant, surtout si elle est éduquée, informée, il ne lui faut plus aller à la rencontre d'un homme. Elle peut se passer de l'autre, se passer de la dépendance à l'autre, s'affranchir de la loi du désir. Il lui suffit d'aller voir son docteur.
C'est dans cette revendication, cette transformation radicale de ce qui avait constitué jusque-là l'ordonnance de la procréation, que les homoparents se sont engouffrés.
Si le lien de filiation pouvait être médicalisé, si l'on pouvait passer outre à l'ordre biologique, fonder la procréation sur un autre modèle, pourquoi les homosexuels n'auraient-ils pas eu, eux aussi, le droit d'avoir des enfants "entre soi" ? En quelque sorte…La question était posée.
Dans un projet d'enfant, même entre hétérosexuels, surgissent toujours des logiques narcissiques : se reproduire presque à l'identique, se prolonger, se retrouver ... Une logique qui trouve aujourd'hui son point d'acmé dans l'espérance du clonage.
La conjuguaison de la logique du désir individuel et de la logique médicale vont contribuer à faire émerger de nouvelles donnes : celles de l'offre (médicale) et de la demande (homoparentale), celle du démiurge, moi à la place de Dieu ou, mieux, mon médecin à la place de Dieu. Un nouveau « paradigme » est en train d'émerger, celui de l'initiative individuelle au détriment des structures collectives.
Je pense que les années soixante dix qui voient arriver les procréations médicalement assistées (PMA) annoncent en effet, en même temps, le déclin de ce qu'on a appelé les "grands cadres" : école, église, armée.
Ceux-ci ont constitué, jusque là, un système de gestion des conduites. Sur un modèle disciplinaire, ils énonçaient la conformité, ce qui est permis et interdit.
Or, l'église comme l'école ou l'armée soutenaient et permettaient la prévalence et la continuité d'un modèle sexué : le rôle des hommes et le rôle des femmes y était assez strictement déterminé.
Avec le modèle disciplinaire, les êtres humains ne sont pas forcément plus heureux mais, au moins, ils ont un destin, ils savent ce qu'ils doivent faire, comment se conduire, ce que sont leurs possibilités et leurs limites.
Quand les normes explosent, la norme de la reproduction sexuée par exemple, les individus sont confrontés à l'initiative individuelle, c'est à eux de d'inventer leur histoire. Les deux principaux items, modernes, de ce destin étant la nécessité d'être "soi-même" et d'être "heureux" ... Mais il n'y a plus de cadre, autrement dit de mode d'emploi, pour expliquer comment y arriver !
Ainsi, l'école, par exemple, est-elle, partiellement, en faillite parce qu'elle continue de proposer un modèle de conduite (travailler, se taire pour écouter, ne pas agresser l'autre) en contradiction avec certains modèles parentaux, voire une absence de modèles parentaux.
Car dans l'individualisme, tout est possible : y compris insulter son professeur. Du coup, le "devenir soi" soulève des questions entre le permis et le défendu, le possible et l'impossible, le normal et le pathologique. Par exemple :
- Qu'est-ce qui peut empêcher, aujourd'hui, une femme ménopausée de demander des spermatozoïdes à son frère handicapé pour inséminer une mère porteuse aux Etats-Unis?
- Ou bien une grand-mère de porter l'ovule de sa fille fécondé par un spermatozoïde de son gendre ?
- Qu'est-ce qui va empêcher cette grand-mère de rester la mère de sa fille, tout en étant la grand-mère de l'enfant qu'elle porte, enfant qui sera aussi la soeur de la mère biologique et de réaliser ainsi une sorte d'inceste, par éprouvette interposée ?
Ce n'est pas la loi, la loi se contourne, elle est différente selon les pays. Ce ne sont pas non plus la morale ou l'éthique car elles s'inscrivent aussi dans l'immense terrain, presque encore vierge, de l'initiative individuelle.
Le champs du possible aujourd'hui c'est la science. Et la science, les progrès de la médecine valent pour tout le monde. Personne ne peut prétendre le contraire. Seulement la science n'est ni un principe moral, ni un principe d'éducation ou de gouvernement.
QUELQUES ARGUMENTS DES DÉFENSEURS DE L'HOMOPARENTALITÉ
- Aucune étude, aucune recherche n'a permis de démontrer que les enfants issus de couples homoparentaux présentaient plus de difficultés psychologiques que les autres.
- Les adolescents ont souvent des problèmes d'identité mais il n'est pas inhérent au statut sexuel des parents.
- Le fait d'être élevé dans une famille homoparentale ne prédispose pas à devenir homosexuel.
QUELQUES ARGUMENTS DES OPPOSANTS À L'HOMOPARENTALITÉ
- Le monde se divise entre hommes et femmes non entre homosexuels et hétérosexuels : la différence symbolique, en ce qu'elle fonde un ordre symbolique qui ouvre à la culture et à la loi, est nécessaire.
- Comment se développer "normalement" en niant la différence des sexes ? Ne pouvoir répondre à la question du qui est papa et qui est maman entraînerait des troubles du comportement.
- Si on abolit la notion d'engendrement, on entre dans un "déni de réalité", or le déni est une des constituantes de la psychose.
- L'enfant inscrit dans un projet homoparental est voulu, non comme sujet mais comme prolongement narcissique.
ET POUR CONCLURE :
Au-delà des oppositions, ce qui est sûr, en tous cas, c'est que l'homoparentalité annule ce qui a constitué le fondement de nos sociétés : la filiation biologique. Elle développe la notion de "parent social" (qui existait déjà avec le divorce) et nous oblige à repenser ce sur quoi nous fonctionnons depuis des siècles : l'enfant issu du corps biologique de deux parents de sexe différent.
Les homoparents se rapprochent donc des parents adoptants. Ils disent : la parenté n'est pas fondée sur la procréation mais sur la volonté et la capacité d'éduquer. L'homoparentalité trouve alors sa place entre la passion de l'égalité qui traverse toutes les sociétés occidentales et leur individualisme forcené : être à nous-mêmes notre propre modèle.
En même temps, cette volonté et cette passion d'éduquer reposent aujourdhui beaucoup sur des leurres :
- le seul critère de la relation parents/enfants c'est l'amour
- être parent c'est aimer dans une sorte de conception mammifère de l'enfant que, précisément, toutes les études neuro-biologiques et comportementales réfutent ("l'instinct maternel" n'a jamais existé)
- la relation parents/enfants est calquée sur le modèle du couple (communication/tendresse/partage mais aussi possession/emprise) avec cette différence - notable - qu'on est sûrs d'être parents pour la vie.
Or, dans la parentalité, il y a un "devoir d'éducation", selon le mot de Françoise Dolto, qui désigne le possible et l'impossible, le permis et le prohibé. Etre parent, c'est donner des règles : ce qui constitue précisément la déficience de l'homme moderne…aussi.
Je ne crois donc pas, quelle que soit la validité des arguments des tenants du pour ou contre l'homoparentalité, qu'on retiendra ce mouvement qui amène à fabriquer aujourd'hui des enfants selon des modalités différentes.
Je crois, par contre, que quelle que soit la famille d'origine, celle-ci doit éduquer, poser des règles, permettre mais interdire.
Luce JANIN-DEVILLARS
Psychologue, psychanalyste, coach
Cabinet : 32 Avenue Victor Cresson, Issy
* Université René Descartes Paris V/ UFR Biomédicale des Saints Pères
* Université Paris 7 Denis Diderot/UFR Sciences Humaines Cliniques
- Enseignante à l'Université Paris V/UFR Sciences de l'Education/UFR Biomédicale des Saints Pères
- Chercheur-associé Laboratoire de Changement social Paris 7
- Enseignant-Chercheur, Faculté de Médecine de Créteil
Actuellement :
- Responsable du Département de Psychologie, Centre Saint Jean de Dieu, Paris
- Présidente du Comité d'Ethique de l'Ordre Hospitalier de Saint Jean de Dieu France
- Formatrice de coachs à l'Institut Français de Gestion, Paris
Dernier ouvrage paru : Ces morts qui vivent en nous (Fayard/2005).

