24 novembre 2006

De la conception, de la valeur et de l’utilisation des sondages


Notre débat du
20 novembre 2006 autour
de Charles-Henri GROS

Les français sont-ils les plus gros consommateurs au monde de chiromancie et autres séances de voyance ?
Même sans pouvoir disposer de données chiffrées en la matière, on pourrait juger par le nombre de publicités qui font la promotion de ce type de services et jusqu’à vous rappeler les liens évoqués alors entre le Président Mitterrand et une célèbre voyante…Les français ont la réputation d’être les plus sondés de tous !
Aurions-nous en effet un goût positivement plus prononcé que les autres peuples à vouloir connaître l’avenir ?
Sans doute oui, et cela va croissant.Pour ne parler que des sondages d’opinion liés à la sphère politique et publiés dans la presse, on comptait dans les années 80, une moyenne de 521 études d’opinion par an, contre 874 au début des années 2000. Soit près de 17 sondages « politiques » publiés chaque semaine !
Actuellement, les sondages sont présents dans tous les médias, et dissèquent la moindre habitude de chacun d’entre nous. La technique est la même pour tous les sujets.
Ainsi, le sondage est un outil –désormais commun- qui permet de pénétrer…à la fois l’alcôve…et l’isoloir !

Ce que sont les sondages.
A l’article ‘sondage’, le dictionnaire Larousse évoque deux sujets :
« une procédure d’enquête sur certaines caractéristiques d’une population, à partir d’observations sur un échantillon limité, considéré comme représentatif de cette population »
« faire un sondage c’est prélever un échantillon à des fins d’analyse »
La technique du sondage repose sur un fondement mathématique : la théorie des probabilités qui permet de trouver la taille que doit avoir un échantillon pour être représentatif. Là, il convient de retenir que la représentativité d’un échantillon est fonction de sa propre taille (et non de la taille de la population à étudier) et que la représentativité est la propriété de l’ensemble de l’échantillon et non pas des individus qui le composent.

Un peu d’histoire…
On peut trouver la première tentative de sondage à grande échelle en France en 1745. Une initiative de l’administration de Louis XV qui avait fait courir le bruit de la levée d’une future milice de deux hommes dans chaque paroisse.
En lui-même, le fait de propager une rumeur n’est pas un fait remarquable, mais, pour l’époque, ce qui est novateur c’est la consigne faite aux intendants des provinces de recueillir ce qu’en diraient les habitants.La consignation ainsi faite des réactions, enregistrées par des observateurs à travers le pays, est alors inédite et s’apparente à une tentative de sondage de l’opinion.
La pratique des sondages d’opinion est essentiellement originaire des Etats Unis d’Amérique où ont été mis en place dés le début du XIX° siècle des « straw votes », « votes de paille » (le nom est éloquent !). Des journaux interrogeaient leurs lecteurs sur des simulations électorales. Encore une fois, comme pour la démarche du Roi Soleil, on retrouve la volonté de connaître l’opinion du peuple ; mais ces « votes de paille » étaient ceux des seules personnes qui avaient lu le journal et qui daignaient renvoyer le questionnaire…Cette méthode manquait donc d’un élément indispensable pour être valable : un fondement scientifique.
L’évènement qui « consacra » la méthode du sondage avec un échantillon représentatif fut les élections présidentielles américaines de 1936. Ces élections constituèrent une occasion d’affronter les différentes méthodes d’anticipation électorale. A cette occasion, la revue « Literary Digest » avait interrogé plus de 2 millions de personnes choisies au hasard dans l’annuaire téléphonique. Les résultats de cette démarche donnaient LADON vainqueur sur ROOSEVELT. Au même moment, l’institut GALLUP, travaillant seulement sur quelques milliers de personnes (mais en s’attachant à une représentativité du groupe sélectionné par rapport à la structure socioprofessionnelle des électeurs), annonçait la victoire de ROOSEVELT ! Même si les pourcentages d’intention de vote annoncées étaient relativement éloignés du résultat du vote, c’est bien ROOSSEVELT qui fut élu, mettant ainsi en lumière la méthode des sondages sur un échantillon représentatif.
Il faudra attendre un autre « évènement » français pour donner du crédit aux sondages. En 1965, lors des premières élections au suffrage universel direct, le Général de Gaulle est mis en ballottage avec 43,9 % des voix, alors que tout le monde le donnait vainqueur dés le premier tour… Seul France Soir, se basant sur un sondage de l’Institut Français d’Opinion (IFOP, créé en 1938), anticipe ce semi échec du Général en prédisant entre 43 et 45 % d’estimation de votes. C’est ainsi que le sondage de prédiction de votes trouva le fondement de sa légitimité en France.
Notons au passage, que les élections sont devenues un sujet de sondage privilégié puisque la réalisation du vote lors des élections réelles permet de vérifier les résultats précédemment estimés par sondage.

Des effets des sondages…
Régulièrement, on reproche aux sondages, de fausser le jeu démocratique, d’influencer le choix des électeurs, de manipuler l’opinion. Trois effets sont observables : « l’effet Bandwagon », qui incite les électeurs à rallier le présumé vainqueur, « l’effet Underdog », qui conduit l’électeur à secourir le candidat annoncé perdant, et un effet sur l’abstention, pour les électeurs découragés et qui ne ressentent plus l’utilité de leur vote.

Les sondages en accusation
Les sondages sont accusés de modifier les règles du jeu politique. L’utilisation du sondage peut permettre à une majorité silencieuse de devenir influente.

Les sondages et le trio « politique presse opinion » :
Les sondages sont fréquemment utilisés par les journalistes politiques pour commenter la vie politique. L’utilisation des sondages par les médias devient incontournable, qui plus est dans un contexte d’élection. Pourquoi ?
Il y a alliance objective entre les sondeurs et les journalistes :
Les sondeurs ont encore besoin de la presse pour imposer les sondages
Les médias, et en particulier la presse écrite, ont eu un rôle essentiel dans l’introduction des sondages en France (ce sont eux qui ont permis d’enclencher « la croyance » dans la validité et la scientificité des sondages). Ils constituent une véritable vitrine des instituts de sondages, et les sondeurs sont encore dépendants de la presse pour maintenir cette croyance dans les sondages et confirmer leur place dans le champ médiatique, politique et économique.
Pourtant, il arrive que les journalistes prennent en défaut les sondages, à l’occasion des élections :
Les élections sont un rituel de la remise en cause de la fiabilité des sondages par les journalistes. Eux qui utilisent abondamment les sondages pour commenter les résultats des élections ou pour anticiper et livrer de savantes analyses sur les évolutions et les déterminants du vote, semblent prendre un réel plaisir à critiquer la fiabilité des sondages électoraux. Notons, avec amusement, que cette critique rituelle des sondages électoraux débute par celle des sondages électoraux débute par celle des erreurs des sondages publiés (par la presse !) dans la prévision des résultats du vote.
Mais les critiques des sondages ne vont jamais vraiment plus loin, et les médias laissent un large droit de réponse aux sondeurs pour répondre aux accusations…des journalistes ! Pourquoi un tel empressement à permettre aux sondeurs de défendre leur production ? Parce que les médias sont justement très friands de sondages, et que les instituts de sondages sont des partenaires de la presse à part entière (les sondages sont souvent commandés par le média, et les responsables des instituts sont invités à commenter eux-mêmes les résultats des sondages que le média leur à commandé)
Sans sondages, les journalistes ne pourraient plus exercer leurs talents de commentateurs de chiffres, et ils ne pourraient plus non plus se poser en serviteurs de la démocratie, éclairant le choix de leurs lecteurs par l’information sur l’état de l’opinion.
La presse écrite constitue en effet le support de prédilection des sondages car elle dispose de la place nécessaire pour publier des tableaux, des graphiques et les analyses qui les mettent en valeur…contrairement à la télévision qui ne dispose que de peu d’images pour attirer l’auditeur, la presse écrite peut attirer le lecteur avec des titres choc basés sur les sondages. Les médias audiovisuels jouent avec un atout majeur par rapport à la presse écrite : la rapidité. L’utilisation des sondages est en effet quasi systématique lors de soirées électorales, pour des émissions de débat (type « 100 minutes pour convaincre »)
Les journalistes grâce aux sondages peuvent dénicher le scoop qui augmentera le tirage sans sortir de leur bureau…N’oublions pas non plus, la reconnaissance professionnelle qu’ils pourront en tirer…
Certains sondages peuvent aussi avoir un retentissement suffisant pour influencer le débat politique au moment de leur publication. Dans ces circonstances, le volume des retombées médiatiques dont bénéficie « le support » qui a pris l’initiative de publier ce sondage est très rentable. En terme d’impact, le rapport entre ce que coûte une enquête réussie et les reprises qu’elle suscite par les autres médias, constitue évidemment une très bonne opération !
Mais outre ces profits immédiats et proprement économiques, l’intérêt des sondages politiques réside dans le fait qu’ils donnent à la presse un pouvoir symbolique spécifique sur le jeu politique.

Le rapport de force entre journalistes et politiques :
Avec l’accroissement de la concurrence entre les médias, les journalistes s’efforcent de faire admettre leur autorité. Cela se traduit par exemple par le fait qu’un homme politique ne peut plus s’inviter à une émission. Il doit être choisi par le responsable de l’émission, en fonction de l’audience qu’il est réputé faire et selon une règle du jeu qui lui est imposée. Dans ce processus d’émancipation, les sondages constituent une arme symbolique très forte, un instrument de légitimation des journalistes face aux hommes politiques jusque-là seuls à avoir une certaine légitimité…celle de l’élection.
Toutes les conditions sont réunies pour que les journalistes et les politiques s’engagent dans un rapport de collaboration conflictuelle :
Invité pour sa fonction de porte-parole ou d’élu, le politique croit tenir de ses mandats le droit de se faire entendre…pour démontrer sa préoccupation de répondre à ses électeurs.
Le journaliste lui, attend des réponses à ses questions car elles sont censées intéresser le public.
Aux affirmations des politiques, les journalistes peuvent désormais opposer les chiffres des sondages qui sont censé leur livrer la « volonté populaire » mesurée par des instituts (neutres et scientifiques) qui s’impose aussi bien aux uns qu’aux autres.
Ainsi les journalistes peuvent aussi imposer les problèmes dont il faut parler. La pratique du sondage participe bien à la redéfinition du travail des hommes politiques et des journalistes.
Les journalistes se donnent comme mission de faire parler le peuple, l’idée étant de lutter contre la dépossession de la parole du peuple par les hommes politiques, les représentants. Les sondages sont souvent présentés par les sondeurs comme le moyen de faire parler l’opinion, sans intermédiaire, directement. Le journaliste est appuyé dans sa mission civique et démocratique par un instrument scientifique qui est censé garantir que contrairement aux hommes politiques, soupçonnés de se rendre coupables de déformation de la volonté populaire, lui ne fera que rendre compte de l’opinion publique.

De l’influence des sondages sur les choix politiques et les choix électoraux :
Les hommes politiques ont intégré, dans la prise de décision, les indications que les sondages d’opinion, à tort ou à raison, leur fournissent comme indications sur ce qui est censé être « l’état de l’opinion ».
Les sondages : boussole pour les acteurs politiquesLes principaux conflits politiques sont institutionnalisés et canalisés à travers les relations entre la majorité et l’opposition. L’influence croissante de l’opinion publique à travers les sondages d’opinion a modifié la gestion de ces conflits.
Les sondages ont également transformé la relation majorité opposition. Lorsque le débat politique se déroule sur un enjeu précis, les sondages expriment la tendance majoritaire de l’opinion sur cet enjeu. L’opposition peut alors se prévaloir de cette tendance, si elle lui paraît favorable, pour tenter de contraindre la majorité, et d’abord son chef, à consulter directement l’opinion par référendum (ex : ratification en 1992 du traité de l’Union Européenne).Plus généralement, les sondages expriment l’opinion de la majorité des citoyens, ce qui exerce une contrainte sur les gouvernants que l’opposition peut exploiter.
Il ne fait aucun doute que la publication d’enquêtes d’opinion contribue à déposséder les acteurs de l’action publique d’une partie de leurs prérogatives. La publication des sondages, et notamment des cotes de popularité des gouvernants, influe sur la capacité des leaders politiques à maîtriser l’agenda politique notamment dans les rapports entre majorité et opposition.

Les différents types de sondages :
Trois catégories de sondages d’opinion se différencient en fonction du type d’information qu’elles apportent (les enquêtes isolées, les enquêtes régulières dites ‘baromètre’, les entretiens non directifs)

Une arme au service des politiques :
Les médias ont joué un rôle déterminant dans l’évolution de la communication politique contemporaine. Les hommes politiques ont été amenés à mettre au point des stratégies de communication pour convaincre leur auditoire –le marketing politique. Il a crée le besoin de connaître les goûts et les aspirations de la population afin de pouvoir y répondre de manière la plus précise possible. L’instrument principal du marketing politique est le sondage ! Il est utilisé pour, concevoir et contrôler les stratégies de communication, connaître son niveau de notoriété, discerner les éléments de son image sur lesquels il devra travailler.

Les sondages sont évidemment prisés des hommes politiques, on a vu pourquoi. Ils le sont aussi des hommes de médias qui trouvent ainsi une information facile à obtenir et à commenter… Les uns et les autres sont également responsables du nombre de sondages qui sont réalisés en France –supérieur à tous les pays – et des interprétations auxquelles leurs résultats donnent lieu.
Les sondages ne méritent ni un excès d’honneur, ni un excès d’indignité, encore faudrait-il que nos sondeurs médiatiques gardent quelque modestie, nos hommes politiques le sens de l’intérêt général et que les électeurs votent tout bonnement pour le candidat qui leur paraît le plus souhaitable pour le pays !

Charles-Henri GROS dirige une agence conseil en communication institutionnelle qu’il a créée en 1999.
Il intervient pour une clientèle essentiellement constituée d’entreprises privées et publiques ainsi que pour des élus, des collectivités et des administrations centrales.

Après une formation généraliste en Grande Bretagne, il fait du marketing au sein du groupe Hersant à partir de 1987. Deux ans plus tard, il devient consultant indépendant, puis rejoint en 1992, une agence conseil (Européenne de conseil en communication)
Il vit à Paris, Marié, et père de cinq enfants.

29 octobre 2006

L'Homoparentalité en question

Notre débat du
23 octobre 2006 autour
de Luce Janin-Devillars.

Je vous propose de prendre un peu de recul pour essayer de comprendre comment l'homoparentalité est devenue…aujourd’hui… possible.
L'homoparentalité n'a pas été, dans un premier temps, une revendication des homosexuels

Dès 1968, ce qui émerge, en France, est une revendication de visibilité des homosexuels : ils veulent qu'on reconnaisse leur choix sexuel.
Ce faisant, ils vont s'inscrire dans le mouvement de revendication des femmes qui demandent :

- la liberté sexuelle
- la possibilité de choisir d'avoir des enfants ou non
- la possibilité de porter ces enfants au moment de leur choix (en dépit de la contraception qui existe alors depuis 1962, il subsiste encore des barrières morales, des interdits qui s'opposent à ce droit)
- la possibilité d'avoir des enfants en dehors du mariage, du concubinage et même du couple.

Dans la foulée des événements de 68, le mariage est devenu un concept dit « bourgeois » parce que qu'il renvoie à une organisation du monde fondée sur un ordre "paternaliste", porteur de limites et d'empêchements que certaines femmes récusent.
Tout ce qui renvoie au père, tout ce qui a été, historiquement, conçu par les hommes serait devenu mauvais ou, en tous cas, contestable.

C'est donc le déclin du père et de l'autorité paternelle qui vont faire le lit de nouvelles exigences où la revendication homoparentale se fraie un chemin. Dans ce combat, ce ne sont pas les homosexuels des deux sexes qui initient le mouvement, ce sont les femmes !

Les homosexuels de sexe masculin, les gays suivent le mouvement de loin. Ils posent sur celui-ci le même regard que les hétéros : « Qu'est-ce que c'est que ces histoires de bonnes femmes ? Qu'est-ce qu'elles veulent ? »

Dans le même temps, des avancées médicales, en terme de procréation, vont contribuer à construire ce qui deviendra la revendication homoparentale :

- au milieu des années 70 : les inséminations artificielles (IA) sont encore réservées aux couples mariés

- 1973 : ces couples vont pouvoir faire appel à un donneur anonyme. Pour réguler la procédure, le premier CECOS (Centre de de Régulation et de Conservation du Sperme) est ouvert

- 1978 : arrivée de la FIV (fécondation in vitro) ou "BB-éprouvette".

A partir de cette date, l'éthique de la conception commence à se compliquer parce que la FIV nécessite une stimulation ovarienne qui entraîne l'apparition d'embryons "surnuméraires". Que faire de ces embryons en plus, à partir de quand la notion de personne est-elle posée, que va-t-on en faire ?
La loi Neuwirth sur la contraception en 1962, même si elle n’a été appliquée qu’après de longs débats, ne pose pas les mêmes questions que la FIV.
Entre une muqueuse intra-utérine qui ne permet pas la nidification et des embryons supplémentaires, il y a une différence. A la question « un embryon est-il déjà un être ? » Nul ne trouve vraiment de réponse.
En 1985, on décide donc de les congeler; ce qui laissera du temps pour réfléchir ...

QUE DISENT CES PRATIQUES ?

- Elles racontent que les femmes n'ont plus besoin d'un homme pour faire un enfant.

- Qu'on peut concevoir un bébé avec son médecin.

- Elles introduisent la médicalisation du lien de filiation.

- Le désir d'enfant n'est plus, de prime abord, un projet personnel; il est pris dans la médecine et dans la loi.

Si une femme désire un enfant, surtout si elle est éduquée, informée, il ne lui faut plus aller à la rencontre d'un homme. Elle peut se passer de l'autre, se passer de la dépendance à l'autre, s'affranchir de la loi du désir. Il lui suffit d'aller voir son docteur.
C'est dans cette revendication, cette transformation radicale de ce qui avait constitué jusque-là l'ordonnance de la procréation, que les homoparents se sont engouffrés.

Si le lien de filiation pouvait être médicalisé, si l'on pouvait passer outre à l'ordre biologique, fonder la procréation sur un autre modèle, pourquoi les homosexuels n'auraient-ils pas eu, eux aussi, le droit d'avoir des enfants "entre soi" ? En quelque sorte…La question était posée.
Dans un projet d'enfant, même entre hétérosexuels, surgissent toujours des logiques narcissiques : se reproduire presque à l'identique, se prolonger, se retrouver ... Une logique qui trouve aujourd'hui son point d'acmé dans l'espérance du clonage.

La conjuguaison de la logique du désir individuel et de la logique médicale vont contribuer à faire émerger de nouvelles donnes : celles de l'offre (médicale) et de la demande (homoparentale), celle du démiurge, moi à la place de Dieu ou, mieux, mon médecin à la place de Dieu. Un nouveau « paradigme » est en train d'émerger, celui de l'initiative individuelle au détriment des structures collectives.

Je pense que les années soixante dix qui voient arriver les procréations médicalement assistées (PMA) annoncent en effet, en même temps, le déclin de ce qu'on a appelé les "grands cadres" : école, église, armée.
Ceux-ci ont constitué, jusque là, un système de gestion des conduites. Sur un modèle disciplinaire, ils énonçaient la conformité, ce qui est permis et interdit.
Or, l'église comme l'école ou l'armée soutenaient et permettaient la prévalence et la continuité d'un modèle sexué : le rôle des hommes et le rôle des femmes y était assez strictement déterminé.
Avec le modèle disciplinaire, les êtres humains ne sont pas forcément plus heureux mais, au moins, ils ont un destin, ils savent ce qu'ils doivent faire, comment se conduire, ce que sont leurs possibilités et leurs limites.
Quand les normes explosent, la norme de la reproduction sexuée par exemple, les individus sont confrontés à l'initiative individuelle, c'est à eux de d'inventer leur histoire. Les deux principaux items, modernes, de ce destin étant la nécessité d'être "soi-même" et d'être "heureux" ... Mais il n'y a plus de cadre, autrement dit de mode d'emploi, pour expliquer comment y arriver !

Ainsi, l'école, par exemple, est-elle, partiellement, en faillite parce qu'elle continue de proposer un modèle de conduite (travailler, se taire pour écouter, ne pas agresser l'autre) en contradiction avec certains modèles parentaux, voire une absence de modèles parentaux.
Car dans l'individualisme, tout est possible : y compris insulter son professeur. Du coup, le "devenir soi" soulève des questions entre le permis et le défendu, le possible et l'impossible, le normal et le pathologique. Par exemple :

- Qu'est-ce qui peut empêcher, aujourd'hui, une femme ménopausée de demander des spermatozoïdes à son frère handicapé pour inséminer une mère porteuse aux Etats-Unis?

- Ou bien une grand-mère de porter l'ovule de sa fille fécondé par un spermatozoïde de son gendre ?

- Qu'est-ce qui va empêcher cette grand-mère de rester la mère de sa fille, tout en étant la grand-mère de l'enfant qu'elle porte, enfant qui sera aussi la soeur de la mère biologique et de réaliser ainsi une sorte d'inceste, par éprouvette interposée ?

Ce n'est pas la loi, la loi se contourne, elle est différente selon les pays. Ce ne sont pas non plus la morale ou l'éthique car elles s'inscrivent aussi dans l'immense terrain, presque encore vierge, de l'initiative individuelle.
Le champs du possible aujourd'hui c'est la science. Et la science, les progrès de la médecine valent pour tout le monde. Personne ne peut prétendre le contraire. Seulement la science n'est ni un principe moral, ni un principe d'éducation ou de gouvernement.

QUELQUES ARGUMENTS DES DÉFENSEURS DE L'HOMOPARENTALITÉ

- Aucune étude, aucune recherche n'a permis de démontrer que les enfants issus de couples homoparentaux présentaient plus de difficultés psychologiques que les autres.

- Les adolescents ont souvent des problèmes d'identité mais il n'est pas inhérent au statut sexuel des parents.

- Le fait d'être élevé dans une famille homoparentale ne prédispose pas à devenir homosexuel.

QUELQUES ARGUMENTS DES OPPOSANTS À L'HOMOPARENTALITÉ

- Le monde se divise entre hommes et femmes non entre homosexuels et hétérosexuels : la différence symbolique, en ce qu'elle fonde un ordre symbolique qui ouvre à la culture et à la loi, est nécessaire.

- Comment se développer "normalement" en niant la différence des sexes ? Ne pouvoir répondre à la question du qui est papa et qui est maman entraînerait des troubles du comportement.

- Si on abolit la notion d'engendrement, on entre dans un "déni de réalité", or le déni est une des constituantes de la psychose.

- L'enfant inscrit dans un projet homoparental est voulu, non comme sujet mais comme prolongement narcissique.

ET POUR CONCLURE :

Au-delà des oppositions, ce qui est sûr, en tous cas, c'est que l'homoparentalité annule ce qui a constitué le fondement de nos sociétés : la filiation biologique. Elle développe la notion de "parent social" (qui existait déjà avec le divorce) et nous oblige à repenser ce sur quoi nous fonctionnons depuis des siècles : l'enfant issu du corps biologique de deux parents de sexe différent.

Les homoparents se rapprochent donc des parents adoptants. Ils disent : la parenté n'est pas fondée sur la procréation mais sur la volonté et la capacité d'éduquer. L'homoparentalité trouve alors sa place entre la passion de l'égalité qui traverse toutes les sociétés occidentales et leur individualisme forcené : être à nous-mêmes notre propre modèle.

En même temps, cette volonté et cette passion d'éduquer reposent aujourdhui beaucoup sur des leurres :

- le seul critère de la relation parents/enfants c'est l'amour

- être parent c'est aimer dans une sorte de conception mammifère de l'enfant que, précisément, toutes les études neuro-biologiques et comportementales réfutent ("l'instinct maternel" n'a jamais existé)

- la relation parents/enfants est calquée sur le modèle du couple (communication/tendresse/partage mais aussi possession/emprise) avec cette différence - notable - qu'on est sûrs d'être parents pour la vie.

Or, dans la parentalité, il y a un "devoir d'éducation", selon le mot de Françoise Dolto, qui désigne le possible et l'impossible, le permis et le prohibé. Etre parent, c'est donner des règles : ce qui constitue précisément la déficience de l'homme moderne…aussi.

Je ne crois donc pas, quelle que soit la validité des arguments des tenants du pour ou contre l'homoparentalité, qu'on retiendra ce mouvement qui amène à fabriquer aujourd'hui des enfants selon des modalités différentes.
Je crois, par contre, que quelle que soit la famille d'origine, celle-ci doit éduquer, poser des règles, permettre mais interdire.

Luce JANIN-DEVILLARS

Psychologue, psychanalyste, coach
Cabinet : 32 Avenue Victor Cresson, Issy

* Université René Descartes Paris V/ UFR Biomédicale des Saints Pères
* Université Paris 7 Denis Diderot/UFR Sciences Humaines Cliniques

- Enseignante à l'Université Paris V/UFR Sciences de l'Education/UFR Biomédicale des Saints Pères
- Chercheur-associé Laboratoire de Changement social Paris 7
- Enseignant-Chercheur, Faculté de Médecine de Créteil

Actuellement :
- Responsable du Département de Psychologie, Centre Saint Jean de Dieu, Paris
- Présidente du Comité d'Ethique de l'Ordre Hospitalier de Saint Jean de Dieu France
- Formatrice de coachs à l'Institut Français de Gestion, Paris

Dernier ouvrage paru : Ces morts qui vivent en nous (Fayard/2005).