
Notre débat du 3 octobre 2006
autour de Pierre Conesa
Le terme est le plus souvent utilisé comme une accusation. Pourtant des exemples multiples montrent que les actes de violence terroriste peuvent être légitimement revendiqués comme par exemple dans une guerre de résistance contre un occupant comme le fut la seconde guerre mondiale. Restons donc sur des définitions comme celle de Raymond Aron qui qualifiait l’acte terroriste comme « une action dont l’impact psychologique dépasse les effets physiques » ou celle de Gérard Chaliand[1], le meilleur spécialiste français du sujet, qui pense que « l’acte terroriste est la forme la plus violente de la guerre psychologique ». Et limitons nous à la forme contemporaine du terrorisme qui commence au début du XX° siècle avec les deux filiations que sont d’abord les Russes de « Narodnaia Volia » (la volonté du peuple) qui limite strictement l’action terroriste à une cible politique précise. Dans la vague d’attentats qui déchire la Russie à partir de 1878, ils n’hésitent pas à annuler à la dernière minute, un attentat contre le Grand Duc Serge, pour ne pas faire de victimes innocentes. L’autre famille terroriste est celle issue des Anarchistes qui mélange action politique et brigandage et finit dans un isolement politique complet.
Si on laisse de côté les actes terroristes des différentes résistances durant la seconde guerre mondiale qui ne visaient que des forces occupantes, on retrouve le terrorisme de l’ère des guerres de décolonisation qui se divise en deux familles.
La première est le terrorisme de nature ethno-nationaliste ou séparatiste dans lequel on peut classer différents mouvements devenus acteurs politiques honorables qui semblent avoir oublié leurs pratiques passées aujourd’hui. Le premier objectif de ce type de terrorisme est les forces ennemies. L’attentat terroriste de l’Irgoun qui fait sauter l’hôtel King David à Jérusalem dans lequel se trouvait l’Etat-major britannique fit 91 morts et 45 blessés le 23 juillet 1946. Il était destiné à convaincre l’opinion anglaise lassée par 6 ans de guerre qu’il ne valait plus la peine de continuer à se battre pour la Palestine. La seconde forme classique est le massacre pour faire partir les populations civiles indésirables. Par exemple à l’encontre des Palestiniens comme celui de Deir Yassine le 9 avril 1948 par les combattants du sionisme. On retrouve ces deux formes d’attentats en Algérie de la part du FLN qui constatant les difficultés de la guerilla en milieu rural, énonce dans sa directive n°9 de 1956 « Tuer un Européen en ville est plus important que 10 dans le bled ». Ces formes de terrorisme sont en général limitées à l’espace du pays en guerre, le but étant de toucher l’opinion publique métropolitaine ou internationale afin d’aboutir à une issue politique. Quand il se termine par la victoire, ce type de terrorisme présente comme caractéristique de blanchir les terroristes qui peuvent ensuite, devenir de respectables chefs de gouvernement. Ce passé ne les empêche pas par la suite face à des violences de même nature, d’accuser leurs ennemis d’être des « terroristes » comme le fit le gouvernement algérien contre les GIA durant la guerre civile, ou M Menahem Begin contre l’OLP.
Le second modèle est celui de l’Organisation de Libération de la Palestine qui, mis en échec dans ses actions sur le territoire israélien, choisit dés le 22 juillet 1968 l’internationalisation en détournant le Boeing d’El Al Rome-Tel Aviv. On trouve dans cet acte toutes les dimensions nouvelles du terrorisme : l’internationalisation, la logique d’échanges à parité avec une puissance supérieure (échanges de prisonniers contre les otages), la médiatisation et l’expression d’une revendication. L’OLP n’a pas rempli ses objectifs stratégiques qui était dans sa Charte originelle, à savoir la destruction d’Israël, mais a acquis un statut international puisque 18 mois à peine après le massacre des athlètes israéliens aux Jeux Olympiques de Munich (9 athlètes et un policier tués), Yasser Arafat est à la tribune des Nations Unies et l’OLP est reconnue par 86 Etats membres alors qu’Israël ne l’est que par 72. Un modèle d’organisation va également se mettre en place qui est celui du financement du terrorisme par solidarité non plus simplement nationale grâce aux dons des communautés palestiniennes expatriées, mais comunautariste et religieuse. En effet l’argent est collecté dans l’ensemble du monde arabe et surtout donné par les familles du Golfe arabo-persique. On pense que l’OLP disposait déjà dans les années 80 d’un budget de près de 600 millions de $. En permettant aux cadres de l’OLP de vivre sans travailler pendant plusieurs décennies, ce mécanisme financier a corrompu les dirigeants de l’OLP au point de les rendre totalement incapables de gérer proprement l’Autorité Palestinienne dont ils prennent la direction après les accords d’Oslo. Les filières de financement et les modalités de la solidarité sont dorénavant en place qui servent aujourd’hui dans le terrorisme jihadiste.
Le modèle OLP va inspirer nombre de mouvements comme les Arméniens de l’Asala d’Hagop Hagopian qui commirent l’attentat à l’aéroport d’Orly le 15 juillet 1983 contre le comptoir de Turkish Airlines, les Moluquois en Hollande, ou le PKK en Turquie. On compte à certains moments jusqu’à 40 mouvements terroristes différents en formation dans les camps de l’OLP, dont la Fraction armée Rouge allemande, l’Armée Rouge japonaise, les Brigades Rouges italiennes, Action Directe… Fut inventé à ce moment le « Terrorisme par procuration » sous deux formes différentes :
- La première est la sous-traitance d’actes terroristes de l’OLP auprès de mouvements amis : l’attentat à l’aéroport Lot de Tel Aviv en mai 1972 (26 morts) fut commis par les membres de l’Armée Rouge japonaise.
- La seconde est le terrorisme sponsorisé par des Etats qui font commettre des actes répondant à leurs intérêts sur le territoire de grandes démocraties. La Syrie s’en fit une spécialité, et l’Irak également. On retrouve la mécanique avec les attentats de la Rue de Rennes en France le 17 septembre 1986 manipulés par le gouvernement des Mollahs, ou les destructions d’avions américain et français par le gouvernement libyen en 1989.
Certaines de ces formes terroristes mènent une guerre dont la résolution est politique : indépendance du pays, mise en place d’un pouvoir local, ouverture de négociations… Mais sans réel soutien populaire, elles s’éteignent en général par isolement et épuisement, ce qui rend la répression plus facile.
Le terrorisme que nous connaissons aujourd’hui est d’une nature différente qu’on l’appelle Hyperterrorisme ou Terrorisme religieux. Il a pour arrière fond le renouveau des extrémismes religieux qui atteint à des titres divers toutes les grandes religions. « La guerre des 6 jours » qui voit Israël battre à plates coutures les armées des principaux pays arabes frontaliers, infiniment supérieures en hommes et en moyens, semble avoir constitué, pour toutes les grandes religions monothéistes, une fracture symbolique de la divergence des perceptions : pour les Islamistes, l’humiliante défaite est la preuve du discrédit des régimes socialistes arabes et seul un retour aux sources religieuses peut régénérer le monde arabo-musulman ; pour les Intégristes juifs, elle est la preuve du dessein divin du Grand Israël (Eretz Israël dans ses frontières bibliques) qui continue à perdurer dans la politique de colonisation des Territoires occupés, et pour les néo-évangélistes américains, elle est la première étape de l’arrivée de la Jérusalem céleste qui marquera le triomphe de Dieu sur terre (et la conversion plus ou moins forcée des Juifs). Cette thématique religieuse ressortira aux Etats-Unis à l’occasion de la prise de Bagdad assimilée à la Babylone de la Bible. En une décennie, la violence terroriste issue des religions monothéistes et des mouvements sectaires s’est développée de façon inquiétante en commettant des attentats de formes inégalées jusque là. La secte Aoum a organisé le premier attentat non conventionnel au gaz Sarin dans le métro de Tokyo, Timothy Mac Veil, militant de l’extrême droite inspirée par Christian Identity est l’auteur du premier attentat de masse aux USA à Oklahoma City le 19 avril 1995, et Ben Laden le 11 septembre 2001, en détruisant les deux tours du World Trade Center ouvre l’ère de l’hyperterrorisme. Inspirés par les idées du Rabbin Kahane, Yigal Amir, assassine le 6 novembre 1995 le premier ministre israélien parce qu’il avait signé les accords d’Oslo, et Baruch Goldstein le 25 février 1994 massacre trente fidèles en train de prier dans la mosquée d’Hebron. Enfin le développement exponentiel des attentats suicide, forme plus particulière au terrorisme religieux, vient clore le tableau.
Dans la liste des organisations terroristes du département d’Etat américain on ne relevait en 1980 aucun mouvement de nature religieux ; en 1998 la moitié des 30 plus dangereux groupes était de nature religieuse, en 2004 les deux tiers sont des groupes religieux. Et encore cette liste exclut-elle les groupes proprement américains qui relèvent du FBI mais qui ont plusieurs fois menés des actions violentes contre des cliniques pratiquant l’avortement, des agressions racistes et antisémites et surtout les attentats d’Oklahoma City en 1995 et des Jeux Olympiques d’Atlanta en 1996.
En ce sens, le terrorisme religieux change les termes de la violence au moins dans quatre domaines : la violence est sacramentelle et légitimée par des raisons eschatologiques, à la différence de la guerre classique dans laquelle le combattant doit rester vivant pour poursuivre la lutte, ici le sacrifice du combattant vaut martyr. La guerre est cosmique, elle est totale et touche à tous les domaines, il n’est pas de victimes totalement innocentes, aucune cible n’est exclue, aucun moyen n’est donc illégitime. Le but du conflit étant le triomphe de la religion « vraie », le résultat ne peut être que la victoire finale et aucune négociation n’est possible avec « l’Autre » présenté comme le Mal absolu et la négociation politique en est totalement exclue. Enfin le champ d’action dans le recrutement des combattants et dans ses objectifs, est le plus souvent planétaire puisqu’on ne reconnaît pas les Nations et les pouvoirs organisés par les hommes. Ce dernier point est particulièrement vrai pour les Islamistes.
Ces formes religieuses sont explicitement racistes : Cheikh Yassine, ancien leader du Hezbollah libanais disait « 6 millions de descendants de singes sont au pouvoir dans tous les pays du monde mais leur jour viendra ! Tuez les tous, n’en épargnez pas un seul ! » et en face le Rabin Kahane parlait des Arabes comme des « mouches » et des « chiens »[2]. Une différence notable entre ces deux personnalités est toutefois à noter : le mouvement du Rabin Kahane a été interdit en Israël après le massacre de la Mosquée d’Hébron (3 morts, 33 blessés) ce qui n’est pas le cas du Hamas. Le Rabin Kahane a été assassiné par un Egyptien lors d’une réunion publique aux USA et Cheikh Yassine, pour sa part, a été assassiné à l‘aide d’un tir de missile israélien. Le Pasteur de l’Eglise rurale du Michigan, église néo évangéliste, a pour sa part plus de commisération : « Bientôt nous serons appelés à tuer, mais nous tuerons avec l’amour dans nos cœurs parce que Dieu est avec nous ».
Enfin dernière originalité du terrorisme actuel, alors que les types de terrorisme précédents étaient initiées et organisées autour d’un parti politique de type léniniste, c'est-à-dire parti d’avant-garde composé de révolutionnaires professionnels définissant la stratégie et diffusant des directives politiques, le terrorisme islamiste semble spontanément adopter un modèle totalement différent. Le leadership est une sorte de holding dépositaire d’une marque et d’un projet religieux global, que des groupes plus ou moins indépendants revendiquent dans des attentats d’initiative locale. L’action anti-terroriste peut décapiter la holding sans pour autant défaire les cellules locales.
Le terrorisme aurait, selon certaines estimations, fait environ 14 000 morts en 35 ans et les attentats contre le World Trade center en ayant causé 2300, on comprend que le terme d’hyperterrorisme ait été adopté. Les méthodes terroristes sont copiées par les uns et par les autres. Ainsi le transport de produits dangereux dans les avions a été inventé par la secte Aoum, pour ramener au Japon, dans des bouteilles de Saké, les produits chimiques, testés dans une grande ferme achetée en Australie, qui lui permettront de faire l’attentat dans le métro de Tokyo. La méthode a semble-t-il été copiée par les terroristes britanniques qui voulaient organiser les attentats sur des avions américains en Août 2006. Les attentats suicides inventés par le Hezbollah libanais ont été copiées par le LTTE tamoul qui a même organisé des séries coordonnées, et est aujourd’hui imité par des Islamistes sunnites. L’attentat suicide semble même devenu un modèle pour des jeunes immigrés de 2° génération vivant en Europe lors des attentats de Londres de 2004.
Toutes les formes de terrorisme décrites ici ne sont pas successives mais peuvent coexister dans la même période historique. Il ne faut pas en conclure qu’il y a une homogénéité du terrorisme contre lequel une guerre globale menée par la force militaire et policière suffirait. Certains mouvements terroristes appellent des solutions politiques, d’autres strictement répressives. La « Guerre globale contre le Terrorisme » décrétée par George Bush qui prétend résoudre par l’action de coercition toutes les formes de terrorisme est donc une aberration stratégique.
[1] Voir par exemple "Histoire du terrorisme", avec Arnaud Blin, Bayard
[2] Cité par Jurgensmeyer
Pierre Conesa
Ecole Nationale d’Administration
Centre des Hautes Etudes de l’Armement
-Juge au Tribunal Administratif de Versailles
-Ministère de la Défense : à la DGSE puis à la Délégation aux études générales
-Service Juridique et Technique de l’Information
-Secrétariat Général du Gouvernement (Premier Ministre)
-Ministère de la Défense : Sous Directeur à la délégation aux affaires stratégiques
-Directeur adjoint Direction des relations internationales de la Délégation Générale de l’Armement
-Rapporteur du « plan stratégique des exportations d’armements »
-Ministère de la Défense
-Chargé de mission auprès du Chef d’Etat Major des Armées
Directeur général de la Compagnie Européenne d’Intelligence Economique

3 commentaires:
Faisant suite au commentaire de Olivier Réaud, le fond de sa réaction me semble exagéré. Je relève plusieurs points de cette exagération :
- Certes, c'est le wahhabisme le plus extrême représenté par Ben Laden qui est à l'origine d'ElQaeda. La réalité aujourd'hui est que le régime wahhabite est une des victimes des monstres générés.
- Quelles sont ces puissances de MyOrient qui soutiennent ElQaéda ? Aucune.
- Parler d'un terrorisme hyperpuissant n’est pas juste. C'est des mouvements ayant des réactions puissantes, symboliquement marquantes mais c'est au coup par coup comme en témoigne les différents attentats qui ont eu lieu en différends points du globe.
Hyper puissance signifie une capacité à détruire un pays et prendre le pouvoir. C’est loin d’être le cas à part l'Afghanistan et la réaction américaine d’après 11 septembre a montré la force de l’hyper puissance malgré les quelques ratés de cette guerre.
- Une réponse globale est décalée voir inappropriée face à cette multiplicité et cette variété de terrorisme. Il est évident que nos Etats doivent être en mesure de réagir fortement et efficacement.
La lecture du commentaire de Réaud brillant dans sa forme m’apparaît plus sur le fond comme une bouffée réactive, un cumul d’incantation et une réaction globale de rejet de tout ce qui concerne le Moyen-Orient !!!
Contrairement à ce qu’écrit Olivier, je ne crois pas au complot même si bien la démarche a été théorisée, la principale faiblesse du terrorisme islamique est justement qu’il n’a le soutien d’aucuns pays et d’aucuns gouvernants … et c’est aussi sa principale force malheureusement.
La montée de ce terrorisme est exceptionnelle dans le sens où pour la première fois dans l’histoire un tel phénomène produit un effet psychologique à l’échelle mondiale (il atteint aussi les états arabes modérés ou non et pas seulement les démocraties occidentales) , où pour la première fois il fait peur autant aux gouvernants qu’à leurs populations et où son vivier d’activistes semble inépuisable (parmi les camps de réfugiés, parmi les troisièmes génération d’émigrés, au milieu de citadins bien pensants des métropoles arabes, …).
Pour lutter contre la peur et se protéger, nos états sont tout à fait capables. Ils peuvent anticiper à l’échelle globale comme partager le renseignement, ils peuvent exercer la force, réagir rapidement et efficacement à chaque fois que le danger passe par leur territoire et ils peuvent aider les pays arabes à lutter contre l'extrémisme religieux.
Hubert
Après lecture des propos tenus par M Conesa lors de la dernière réunion et des échanges qui suivent, je regrette de n'avoir pu participer à cette soirée.
Bertrand M
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